II - 21

C’était quelqu’un de très discret, peu bavard, on ne parlait guère que de hockey sur glace ou de la pluie et du beau temps! C’était son entreprise et, au fond, cette dénomination lui correspondait bien… C’était son entreprise… C’était super, avec des potes nous avons galéré toute la journée dans cette putain de jungle qui couvre les monts Amuyao à la recherche de ce satané ruisseau où on nous avait dit qu’il y avait des pépites d’or, c’était tout Llpas des demi mesure, sous un flegme apparent, de l’excès en tout; l’essentiel est de paraître résigné, pour dans cette apparence, laisser l’impatience préparer son triomphe. C’était trop irréel et trop romantique comme rencontre et on savait que les agents de la Securitate ne reculaient devant aucune perversion. C’était trop me placer au centre et donner ce que vous ne pouviez pas être sans attendre: vol de mon courrier dans ma boîte aux lettres, bris de la lunette avant de mon véhicule, disparition de ma carte bancaire de mon portefeuille et de dossiers dans mon bureau, cambriolage de La Bégude, agressions diverses… C’était un amateur de hockey? C’était un couple très sympathique, ouvert, apparemment heureux, c’était un grand gaillard, bien dans sa peau, les poches toujours bourrées d’argent, bon camarade c’est-à-dire offrant facilement bonbons, images de collection, billes ou autres gadgets, généreux. C’était un magasin minuscule, tout en longueur, deux mètres de large tout au plus sur quatre de profondeur, assez pimpant: couleurs vives, miroirs, étagères multicolores, bien ensoleillé, très visible de la place et qui, si quelque touriste venait à passer, n’aurait manqué d’attirer sa curiosité mais c’était une affaire assez sordide… C’était une belle journée qui commençait, malgré les nuages noirs qui pointaient leur nez à l’horizon. C’était une fille splendide, vive, parlant un français impeccable… C’était une fille splendide, vive, parlant un français impeccable… C’était une installation intéressante entre le conceptuel, le dynamique et l’art de la communication où le spectacteur était confronté à l’usage fait, à son insu, de ce qu’il confiait à ces machines, une des premières de Hans Haghebaert qui est maintenant devenu un des créateurs les plus célèbres dans ce domaine… C’était une très belle femme d’une quarantaine d’années, au visage d’un ovale parfait, aux yeux verts clairs, aux cheveux très noirs; tout son être n’était qu’un rayonnement de charme et j’avoue avoir envié l’homme auquel elle devait s’abandonner… C’était, disait-il, la seule solution pour garder le contact avec Elle. Ça a débuté en mars avec le faux accident de Fontainebleau; l’agression contre elle dans le métro, ça a débuté en mars avec le faux accident de Fontainebleau; quelques jours après sa sortie d’hôpital, deux voyous l'agressent dans le métro, la jettent à terre, et en lui arrachant son sac lui cassent un bras. Ça a duré trois ans jusqu’à ce qu’un soir de décembre 1986, rentrant dans la maison de ses parents, dans un quartier d’habitude tranquille, elle soit violemment attaquée par deux inconnus, jetée à terre, dévêtue… ça change tout, ça collait pas avec elle, ça commence à faire beaucoup de coïncidences, n’est-ce pas? ça devient vraiment intéressant, je continue: çà et là, dans le Salon des groupes rôdent, inoccupés ou faussement attachés à des occupations dérisoires, à côté d'elle six jeunes hommes en tenue de soirée entourent une jeune femme vêtue de noir, il y a dans leurs gestes quelque chose de mécanique et de rigide qui ne lui paraît pas naturel… ça fait pas mal de pain sur la planche, ça ira, dit la jeune fille ça m’amusait de voir ce que tu allais faire avec un titre aussi tarte et j’ai été un peu surprise de voir que ce n’était pas le roman que je reçois. Ça m’emmerde un peu mais ça maintient le suspens, ça me dit pas qui l'a tué, ni pourquoi, ça me dit rien, je ne connais pas le nom de mes clients, ça me paraît confus, ça me surprend d'être pourtant comme ça, calme ça n'a rien changé: le sens est au creux de la forme. Poirier a le sentiment étrange de vivre une histoire que quelqu’un écrit, ça n’a aucune importance: il vit hors de tous les temps ça n’a pas été très facile dans l'ahurissante pénurie roumaine de l’époque, personne ne pouvait se permettre de refuser quelques milliers de marks… ça n’a pas l’air de textes cryptés, j’en suis pas sûr; ça n’empêche pas de discuter! ça ne change rien rétorque-t-elle, il faut que je revienne en Roumanie, je ne veux pas porter la responsabilité d’augmenter le malheur de ceux que j’ai laissés là-bas, ça ne facilite pas la vie, ça ne lui servira peut-être jamais, cela prend si peu de place sur les mémoires que ça ne coûte rien de les conserver. Ça ne m’étonne pas du tout de vous ça ne m’explique pas pourquoi il a été assassiné, ça ne suffit pas, sourit Legrand, ça ne vous regarde pas, ça non plus ce n’est pas possible, ça non plus, personne n’en a parlé, ça parlait de Dieu et des hommes, ça rend l’atmosphère en peu plus glauque encore et dieu sait que, dans ces temps-là, l’atmosphère était glauque, ça ressemble à un texte en miroir bien que ce n’en soit pas un, ça ressemble à un tract, ça se passe plutôt mal: pas de nanas… Lorsque Kamel chevauche Bert, les autres, oreilles collée à la porte, se masturbent… Ça sent la numérologie, ça sent pas bon, ça sert à rien d'y penser, ça t’ennuie pas que je t’abandonne un après-midi de Noæl? ça transpire l'ennui, style record de la pelure de pomme de terre la plus longue, du pliage de capsule de bière…